Mon premier geai

12 juillet 2010 par LaPin

i am a geai killerContrairement à l'image totalement idéalisée et condescendante que papa véhicule à mon égard depuis mon retour, je tiens à rappeler que je suis un très vilain prédateur, capable désormais de terrasser plus de deux tiers des proies volantes que j'attaque.

 

Pour le prouver, je m'en suis pris à un habitué du quartier, le gros geai Jojo qui me gonfle si souvent quand je fais la sieste.

 

Baignant dans une torpeur féline, vautré sur un transat bien ventilé, mon ouïe ultrasensible alerte tout mon système nerveux d'une forte décharge d'adrénaline : Jojo, juché sur un thuya mort, me jette un regard moqueur, cocarde sèchement, sourire au coin du bec. Il ignore qu'il vient de signer son arrêt de mort.

 

A mon premier mouvement, Jojo décolle, saute d'un coup d'ailes de l'autre côté de la maison (plus accessible par les airs que monté sur coussinets), et cajacte de plus belle histoire de se faire entendre. Ses frigulotages m'exaspèrent. Je vois rouge, m'étire, franchis sans bruit le mur d'un habile rebond, me fonds discrètement dans le jardin voisin, et amorce mon approche, uniquement guidé par mes paraboles velues, concentrées sur les cris rauques et perçants de Jojo.

A pas de velours, centimètre par centimètre, je raccourcis la distance qui me sépare de ma proie fringotante.

Contact visuel (unilatéral, Jojo est trop occupé à parader en émettant des skrrèèik peu mélodieux, dont j'ignore s'ils me sont destinés ou bien s'il s'agit de quelque incompréhensible langage amoureux).

Position d'affût contre le vent, très faible en cette étouffante journée d'été. Jojo volète de buisson en buisson, insouciant, voire imprudent, à se demander s'il se souvient avoir défié un spécimen d'élite de son plus dangereux prédateur. Pour ma part, je ne l'ai pas oublié, et ne l'oublierai jamais. Si je n'abats pas Jojo, j'abattrai sa femme, ses enfants ou sa grand mère.

Alors que je ne bouge pas d'un millimètre, Jojo, toujours aussi imprudent, s'installe dans ma ligne de mire, occupé à picorer quelques gendarmes tiédis par le soleil. Je sens mon pouls s'emballer, des tas d'hormones pas tendres se déverser dans mes veines. C'est le signal de l'attaque. Du haut de mon mûr, je bondis sur Jojo, et lui assène un sévère coup de patte sur une aile, histoire qu'on soit à armes égales.

Jojo appelle à la rescousse en cajactant bruyamment. Secrètement, j'espère que le reste de la famille va se pointer pour assister au spectacle, mais mon bon sens animal me dit que personne ne viendra.

C'est entre Jojo et moi que ça se passe, et je viens de le mettre semi-KO. La seule défense qui lui reste sont ses cris rauques et perçants, dont je me dis qu'ils feront peut-être même changer d'avis des éventuels humains pris d'une soudaine compassion pour Jojo et tenteraient de s'interposer. Jojo n'offre plus de réelle résistance et je prends un malin plaisir à le faire souffrir juste ce qu'il faut pour qu'il ne meure pas tout de suite.

Papa, probablement alerté par le remue-ménage, ouvre la porte fenêtre et me lance un regard à la fois effrayé et encourageant. Il disparaît et revient aussi sec avec un appareil photo. Je me hâte de boxer Jojo pour faire bonne figure et immortaliser un grand moment de chasse : mon premier geai des chênes.

Ceci dit, je sens bien la menace. Maman sort, scandalisée, en disant qu'il faut faire quelque chose. Je botte alors le croupion de Jojo pour l'éloigner des spectateurs humains, qui ont une trop forte tendance moralisatrice voire interventionniste dans la loi de la nature, qu'ils bafouent pourtant à longueur de journée à coup de chimie dévastatrice et de torture incessante sur la gent animale.

Jojo commence à m'ennuyer. Il continue à fringoter, les voisins sortent également pour satisfaire ce besoin irrépressible qui mêle voyeurisme et certitude d'être là pour régler des situations qui ne les concernent pas le moins du monde. Je chope Jojo dans la gueule, et entreprends de grimper dans un arbre, à l'abri des regards indiscrets. Mais bon dieu ce qu'il est gros ce Jojo, je ne suis gère habitué à trimbaler une telle masse, qui plus est encore suffisamment vivante pour déclencher des soubresauts à ébranler mes canines.

La suite, vous la connaissez. Las d'entendre ces humains dire "ah, il est dans l'arbre", je me suis éloigné, pour trouver enfin un coin tranquille où je pourrais contempler sereinement son agonie en espérant secrètement qu'un membre de sa famille essaie de venir à sa rescousse. Mais le doublé, ce sera pour une autre fois.

Commentaire de Enzo

15 juillet 2010 à 06:26 PM

LaPin, c'est un bébé que tu as tué. Jojo n'a pas des plumes d'adulte.